Histoire en Famenne

La légende du pain de coucou

 

Durant la période estivale des années quatre-vingt, mon grand-père s’occupait de la fenaison avec papa.  Dans les fermes, c’est une affaire de famille.  Tout le monde s’y investit à sa manière.   Quand une période de soleil s’annonce pour plusieurs jours, papa attèle la faucheuse au tracteur et s’en va couper l’herbe au pré. 

Régulièrement et surtout durant les vacances scolaires, maman prépare un pique-nique.  Avec mon frère et mes sœurs, on embarque dans la voiture avec le diner.  C’est nous qui déterminons l’endroit où le repas prend place.  Le choix est source de dispute ; maman, en arbitre équitable, détermine la place la plus appropriée pour le repos de papa. 

L’orée du bois où l’ombre est rafraichissante est choisie.  Tant mieux, c’est mon choix.  Papa voit que le repas est installé ; il s’arrête à notre hauteur.  Le bruit spécifique de la faucheuse dont les tourelles diminuent de vitesse progressivement me reste en mémoire. 

Il n’est pas question de découvrir ce que maman nous a préparé tant que papa n’est pas installé à nos côtés.  L’impatience est pourtant là.  Qu’y a-t-il donc de bon sur ces assiettes ?  Elles sont recouvertes d’un essui à carreaux bleus.  

Nous découvrons le repas.  Maman a préparé des œufs de la ferme ; ils sont sur une couche de beurre légèrement salé.  Les tartines dont les croutes croquantes sont noircies par la cuisson au four se sont imprégnées de l’œuf.  Le voyage au champ donne un délicieux goût où les parfums simples de chaque ingrédient se marient les uns aux autres.  Le repas est savoureux ; c’est encore meilleur que d’habitude.  L’odeur de l’herbe fauchée, le parfum des pommes de pin sont des épices qui donnent un goût sans nul autre pareil.  Durant le repas plus un bruit, chacun déguste.  Le silence de la famille laisse place au vacarme de la nature.  Chaque oiseau, chaque bruissement d’arbre, chaque odeur, …. prend une place inattendue.  Tout est vivant.  Même l’eau gardée dans un thermos pour conserver sa fraicheur semble être un grand cru. 

 

Le repas terminé, nous allons jouer dans les bois avec une consigne : pas trop de bruit, papa fait sa sieste.  Dans le bois, tout est jouet.  Un morceau de bois peu prendre l’apparence d’une fourche, d’une canne, d’un pistolet, d’un lance pierre…La créativité est sans fin.

La sieste de papa terminée, le travail reprend. Maman nous rappelle pour le retour à la ferme.  Le tracteur lance la faucheuse.   On dirait qu’elle se prépare à décoller comme une fusée tellement le bruit est impressionnant. Là voila partie avec dans son sillage l’herbe couchée qui dégage son odeur et ses parfums qui s’imprègnent dans le corps à jamais.

 

 Les jours se suivent et le travail aussi.  Le foin doit être étendu dans les prés pour bien sécher.  C’est le travail de mon grand-père.  Parrain félicien emmène toujours avec lui des tartines en cas de « fausse faim ».  Je ne comprends pas ce qu’il veut dire.  Y aurait-il de vraies faims et de fausses faims ? 

Le tracteur de Parrain Félicien est un petit « zetor » bleu.  Derrière le tracteur est attachée la pirouette.  C’est une machine qui étend l’herbe de la prairie pour mieux sécher.  Sur le garde boue du tracteur se trouve un petit siège qui me permet d’aller en campagne avec lui.  J’adore voir le foin décoller de terre et virevolter avec l’élégance d’une danseuse étoile.  C’est un spectacle sans fin qui me pose et m’apaise à tel point qu’il m’arrive régulièrement de m’endormir sur le tracteur.  Les secousses de celui-ci font vite tourner « cours » la petite sieste.   Je me réveille et je sens la main bienveillante de parrain qui me maintient pour ne pas que je pique du nez. 

Le champ terminé, parrain descend du tracteur, prend une poignée de foin, la frotte, la tord, écoute ses craquements. Ensuite il porte la poignée à son nez et en inspire tous ses parfums.  Il laisse le foin par terre.  Je le regarde avec la plus grande attention.  Son visage se dirige vers le ciel pour en faire une profonde inspection.  Je ne sais pas si parrain me parle ou si c’est au ciel qu’il adresse ces mots : « Il sera bon dans deux jours ».  Ce seront les seuls mots de l’après-midi et, au fond, tout est dit que rajouter de plus !

 

 Les mois de mai et juin sont pénibles quand on est fils de fermier.  On est obligé d’aller à l’école alors que tous les travaux de printemps donnent envie d’école buissonnière.

Parrain le sait bien, dès qu’il le peut, il rentre de la campagne au retour de l’école.  Ma sœur et moi courons vers lui pour s’assurer qu’il n’a pas oublié notre petite surprise.  Nous espérons qu’il n’a pas eu de « fausse faim ».  Dit autrement, nous espérons qu’il n’a pas eu trop faim.  Parrain n’oublie jamais de prendre ses tartines pour partir à la campagne.  Je soupçonne qu’il en fasse plus que nécessaire pour que nous puissions gouter au « pain de coucou ».

« Le pain de coucou » est une tartine dont le goût a été modifié par le coucou présent dans nos forêts.  Pour que celui-ci soit réussi, il faut un champ à l’orée d’un bois.  Il faut également que le coucou fasse son célèbre bruit pour que les tartines prennent de nouvelles saveurs.

Je tiens ces informations de parrain.  Elles sont vrai car jamais aucunes tartines n’ont été aussi bonnes que celles de parrain Félicien.   Je suis sûr de ses dires mais tout de même, je me demande comment le coucou fait pour cuisiner aussi bien !

Delfosse Emmanuêl  Les gîtes de la Ferme du Pré Charmant

 

 

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