Conte philosophique. Le retour de l’ancien au village de Grandhan

Un moment inattendu

Belle compagnie

J’ai pour habitude le dimanche après ma fournée, d’aller me promener à la Commune.  C’est un lieu-dit du village de Grandhan dont le cimetière fait partie.  Je prends quelques instants pour admirer le paysage. Au loin, on y voit  la rivière  qui entoure et protège de ses grands méandres le village.

Sur un banc, je profite de ce spectacle et je m’assoupis quelque peu.  Je ne saurais dire le temps qu’a pris mon petit somme mais je suis réveillé par un monsieur d’un certain âge assis à mon côté.

-Mon garçon, tu habites le village? me dit-il.

Le temps que je reprenne mes esprits, je constate que sa tenue est pour le moins inhabituelle.  Il a des sabots aux pieds, un vieux pantalon de velours qui  aurait bien besoin d’être nettoyé et sa chemise semble avoir été cousue dans de la toile de jute.  Un gavroche lui est vissé sur la tête de telle manière qu’il donne l’impression  de n’avoir jamais quitté celle-ci.

Mon observation terminée, je prends la peine de lui répondre.

-Oui, bien sûr, j’ai toujours habité le village.

-Très bien, alors parle-moi de celui-ci, je veux tout savoir.  J’y ai habité très longtemps, cela fait deux jours que je suis là et ça m’a fait un choc de le revoir. Maintenant je suis remis de mes émotions et j’ai envie d’en savoir plus.

Avant de continuer mon récit, je dois faire part d’un fait assez étonnant.  Le vieux monsieur parle le wallon, pas un seul mot de français ne sort de sa bouche.  Fort heureusement, ayant vécu dans une ferme, j’ai toujours entendu mon grand-père et bien d’autres fermiers le parler.

Je me mets donc à raconter le village.  Je lui parle  de sa fête annuelle, des nouvelles habitations sorties de terre ces dernières années, du tourisme, des fermes disparues, de la troupe théâtrale, la fête du vin, ….je lui parle également des habitants, de nos vies stressantes, des routes mal entretenues, des touristes qui laissent leurs poubelles, des conduites d’eau défectueuses,  des connexions inter-nettes pas toujours au point, des voitures qui roulent trop vite dans le village,…   Sans m’en rendre compte, je ne parle que de mauvaises nouvelles, des peurs, des inquiétudes et des problèmes.  Bref, ce qu’on voit tous les jours dans les journaux télévisés mais transposé à mon village.

Eh bien oui, je suis comme tout le monde.  Une fois les banalités d’usage racontées, je fais part de tout ce qui ne va pas.

Le vieil homme m’interrompt.

-Je n’ai pas tout compris, mais tu te plains beaucoup, mon garçon”.

Choqué de son propos, je lui explique que ce sont des  problèmes auxquels tout le monde est confronté.

-Nein vré!; Pas vrai! me dit-il avec grand étonnement.

-Je ne comprends pas grand-chose à tous vos problèmes, alors laisse-moi te poser d’autres questions.

Je suis à son écoute:

-J’ai remarqué en me promenant dans le village qu’il n’y a pas de bûches autour des maisons.  Il y a pourtant de grandes et belles forêts autour du village.  C’est peut-être cela le problème. vous avez froid l’hiver?

Je suis stupéfait par sa question mais j’y réponds:

-ben, non! Ne se chauffe aux bûches que celui qui aime les bûches.  Il y a plein d’autres moyens de chauffage:  On se chauffe avec du mazout, du gaz, des pellets.

-C’est formidable!  C’est tellement de travail de passer son hiver dans la forêt pour avoir de quoi se chauffer.

A cet instant, je me demande vraiment à qui j’ai à faire.

C’est ainsi qu’à mon tour, je lui demande: “mais monsieur, QUI êtes-vous?”

Ce qu’il m’annonça en fit trembler mes jambes.

-Ecoute, mon garçon, ce que je vais t’annoncer, tu ne vas pas y croire et pourtant, c’est la vérité même si je n’ai aucune possibilité de te le démontrer.

-Je m’appelle Firmin Dethise, je suis né à Grandhan peu après la guerre de 1870 contre les Prusses.  J’y ai passé toute ma vie.  Ne me demande pas ce que je fais ici.  Je n’en sais rien.  Je suis tout autant étonné que toi.  Ca fait deux jours que j’erre dans le village et je dois bien t’avouer que j’en suis tout retourné.

Pas un mot! C’est tout ce qui est sorti de ma bouche les dix minutes qui ont suivi.  Le vieux monsieur a respecté, il s’est tu et a attendu. C’est ainsi que nous avons passé  un long moment dans le silence.  Il regarde les méandres de l’Ourthe avec un léger sourire de plénitude.  Quant à moi, les turpitudes de mes pensées me laissent divaguer.  Il est évident qu’un cerveau rationnel ne peut se laisser aller à de telles inepties et pourtant une autre partie de moi est curieuse, à envie de lâcher prise tellement la rencontre est détonante.

-Ça va mon garçon?

Ce sont ses mots de bienveillance qui m’aident à redescendre sur terre.

-Je ne dis pas que je vous crois, ni l’inverse d’ailleurs; mais j’ai envie que vous me parliez de vous et du village à l’époque où vous y habitiez.

-Ce que je peux te dire, c’est que travailler dur, je l’ai fait toute ma vie, c’était ainsi et que nos problèmes à nous, c’était de faire de bonnes récoltes pour avoir à manger pour nous et nos bêtes, un toit et de quoi se chauffer. Quand tu as tout ça et que tu as bien fait tes prières quand sonne l’angélus, des problèmes comme tu dis , il n’y en a plus.

Il rajoute:

-tu me dis que vous avez un toit, que les maisons se chauffent sans bois; vous n’avez peut-être pas à manger pour vous et vos bêtes?

La situation aussi étrange soit-elle, je lui réponds:

-Non, tout le monde dans le village a de quoi se chauffer et tout le monde a  de quoi se nourrir, de trop d’ailleurs! C’est la même chose pour les vaches. Regardez, c’est la spécialité du village. Le blanc bleu belge, on ne peut pas dire qu’elles n’ont pas assez à manger.

-Tu sais mon garçon, je  ne te comprends pas, c’est sans doute normal vu le siècle qui vient de passer mais tout de même, vous avez de quoi manger, de quoi vous chauffer et des maisons pour vous abriter.  Il ne devrait plus y avoir de problèmes.  Vous en inventez, c’est pas possible!.

Ce qu’il rajouta me fit comprendre que l’essentiel m’avait peut-être échappé.

– Si j’ai bien compris, tu me dis que le village est sale avec des poubelles qui…  (Silence) je n’ai pas tout compris.  Mais moi, je le vois ton village, il est magnifique. Les routes ne sont plus  en terre, elles sont plates, les maisons sont jolies, il y a des fleurs, des arbres et de drôles de machines qui se promènent sur les routes.  Dans les années trente, il y avait un lac au milieu du village.  Il était très important, toutes les bêtes du village y venaient boire.  Alors question saletés, imagine-toi, il y avait des flattes et des fiantes partout sur la route.  Ca sentait le bétail, le fumier, l’eau stagnante.

-Les conduites d’eau ne sont pas bien entretenues me dis-tu. Tous les jours nous allions chercher de l’eau à la fontaine pour  le beurre, pour boire et pour bien d’autres choses.  J’ai connu les conduites, elles ont été installées après les années trente.  C’était extraordinaire, tu tournais une manivelle et l’eau arrivait comme par magie dans la maison.

Il me raconte toute une série de petites anecdotes liées au village me faisant découvrir que les temps étaient nettement plus difficile qu’à l’heure actuelle. Firmin m’explique que petit, vers trois ou quatre ans, il fut mordu par un chien.  La blessure s’infecta. Sa maman qui utilisait de vieux remèdes qu’elle tenait elle- même de sa maman lui couvrit la plaie avec une potion à base de miel.  La blessure continua de s’infecter.  Il fallut donc se rendre auprès d’un médecin à Barvaux.  Un village à 8 km de Grandhan.  C’était toute une aventure.  On mit Firmin dans un tombereau tiré par le vieux cheval.  Le voyage était long et désagréable.  Firmin faisait beaucoup de température.  Le médecin l’ausculta et précisa à sa maman qu’elle aurait dû venir bien plus tôt.

-Ce n’était pas possible, monsieur le docteur, il fallait  rentrer les foins.

Pendant plusieurs jours, Firmin  dut retourner voir le docteur pour avoir les soins appropriés. ”

-J’en ai gardé des soucis me dit-il, j’ai boité toute ma vie.

A la fin de son récit, il rajouta:

-J’espère que le voyage pour aller voir un médecin est moins long maintenant, Tu sais mon garçon, petit quand tu souffres, faire un si long voyage en carriole, ça ne laisse pas de bons souvenirs.

La soirée commence à faire tout doucement son apparition.  Le soleil se couche à hauteur des deux tilleuls.  Ici, on les appelle les deux vieux amoureux.  Ils sont entremêlés l’un à l’autre et rien ne sauraient les séparer.  Quand l’un vivra son dernier automne, l’autre le suivra, il en sera ainsi.

Le vieil homme poursuit:

-Je ne sais pas ce que je fais ici, mais je suis très heureux, vraiment très heureux.

Je lui demande d’où lui vient cette béatitude et il me répond ceci:

-Je ne peux pas dire que j’ai eu beaucoup d’espérance dans la vie. Elle était ainsi faite et on faisait avec.  Pourtant, ce n’était pas toujours évident.  Le travail était dur et difficile.  Mais nous espérions tous secrètement des jours meilleurs.  Je suis très heureux de voir que nos vœux se sont exaucés. Vous avez tous à manger.  Les maisons sont chauffées et le travail n’est plus aussi difficile.  Jamais je n’ aurais  cru que cela arriverait un jour.

-Vous avez vos inquiétudes, les nôtres étaient toutes liées au bon dieu.  Nous devions avoir une conduite irréprochable au risque de nous retrouver en enfer une fois la mort venue.  Cela nous a fait trembler toute notre vie.   Quand j’ai quitté cette terre, le bon dieu, je l’ai pas vu!  Alors autant d’inquiétudes pour rien!  Est-ce que ça en valait la peine?

Un petit instant de silence s’installe entre lui et moi et il conclut:

-Et en même temps, je suis là, sans explication!  Curieux mon garçon, tu ne trouves pas?

-Mais Firmin, j’y songe tu es enterré au village?

-Retourne-toi, tu me trouveras!

Ce sont les dernières paroles du vieil homme.

Je me suis retourné et j’ai cherché la tombe de Firmin.  Elle est au fond à gauche de l’allée centrale.

Je lui fais part  de ma découverte et à ma grande surprise, il a disparu du banc.  Je l’appelle et le cherche mais ne le trouve pas.

Il en est peut-être mieux ainsi…

Emmanuël Delfosse

Gîte La Ferme du Pré Charmant

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